Conversation | On lit comme on vit || Nephthalie COLAS et Emmanuela DERISSAINT

Nephthalie : Je pense que la lecture est surtout ce qu’on a en perspective au moment où l’on lit. De là, elle peut prendre différentes formes. Si on est surtout dans la démarche d’une compréhension profonde et que l’on prend son temps afin d’avoir une vue panoramique sur l’essence du texte, c’est tout à fait différent de ce que l’on capterait lors d’un survol. Et il n’y a rien de grave à préférer l’une ou l’autre méthode. L’essentiel, c’est de ne pas prendre les choses trop au sérieux ou de se noyer dans un cadre formel. La lecture doit être avant tout une expérience et évidemment, elle sera unique en fonction de ce qu’on recherche.
Par ailleurs, l’enjeu est d’arriver à saisir le contenu sans une quelconque mésinterprétation et de pouvoir se mettre en position de formuler ses propres critiques en fonction de ce que le texte apporte comme valeurs. Je suis d’accord qu’un texte peut être mal lu lorsqu’il y a des critiques indignes où le contexte même n’est pas pris en considération.

Emmanuela : Il est clair que la lecture est une expérience complètement personnalisée mais contrairement à toi, je pense que l’essentiel, c’est justement de prendre les choses au sérieux et de laisser les conforts du premier degré. Je ne peux m’empêcher de croire que même dans les lectures les plus “frivoles”, la prise au sérieux est exigée. Prenons par exemple : Le Petit Prince de Saint-Éxupéry. C’est une œuvre qu’on qualifiera d’apparence enfantine mais que voulez-vous? C’est un conte d’une philosophie surprenante et qui nous dit clairement que dans la légèreté apparente, se cache souvent une pesanteur sans précédent.
Je pense aussi qu’il n’y a pas réelle mésinterpretation en lecture. Il n’y a que des interprétations différentes les unes des autres. Il est normal que chacun lise “autre chose”. Telle est la beauté de la chose littéraire. Les différenciations se valent. Toutefois, il ne faut pas faire dire un texte ce qu’il ne dit pas mais s’il dit une chose, il faut s’attendre à ce qu’elle soit prise avec différentes pincettes. L’auteur ne finit jamais de dire. Le lecteur ne finit jamais de comprendre. Le texte ne finit jamais de se produire.

Nephthalie: Je ne saurais nier que la lecture est une activité très exigeante. Elle requiert beaucoup de tact et de finesse d’esprit. Par ailleurs, ne pas prendre les choses trop au sérieux ne sous-entend pas paresser ou se jeter dans l’ignorance des faits. C’est comprendre les possibilités mutiples qui existent quant à la manière d’aborder un texte et dans un rythme personnellement choisi. Je crois qu’il n’existe pas de schémas que l’on doit suivre à tout prix. C’est principalement pour cette raison que j’ai développé ce rapport avec les livres où tout en étant prudente de ne pas passer à côté de ce que je lis, je reste consciente qu’il me faut du temps pour bien absorber, comprendre et forger mon opinion. Par là, si je dois prendre une longue pause ou abandonner le livre pendant quelques jours pour ensuite y revenir, je le fais. Autrefois, je lisais dans un stress permanent. Je tenais compte surtout d’un modèle classique et très strict. Par exemple, je ne m’autorisais pas à mettre un terme à une lecture même si je n’y prenais absolument pas plaisir. Il est vrai que la plupart du temps, je ne revenais plus jamais sur le livre en question mais qu’est-ce que lire sans un degré de confort?
Pour faire plus simple, c’est donc ça, ne pas prendre les choses au sérieux ; savoir où s’arrêter et revenir, jouer avec les règles en définissant les siennes. Le tout, dans l’intérêt d’une lecture agréable et instructive.

D’une part, je soutiens grandement ce que tu dis. Une fois qu’un texte est soumis à un public, il faut s’attendre à des avis différents ou à des interprétations se distinguant les unes des autres. Je pense aussi que la compréhension et l’acceptation de celui-ci vient à partir de nos propres perceptions du sujet traité, liées souvent à ce qu’on a comme disponibilité émotionnelle, éducation, principes de vie et bien d’autres encore. C’est un tout qui se mélange. C’est l’être avec tout son savoir qui franchit l’espace de l’autre en venant soit le confronter, soit lui donner raison.
D’autre part, je suis convaincue qu’un texte peut être mal compris s’il nous manque la maturité essentielle à comprendre les subtilités, parfois les non-dits qu’on trouve entre les lignes, les circonstances de l’écrit incluant les faits qui entourent la période et le milieu qu’il se situe. Il y a beaucoup de facteurs qui peuvent nous empêcher de voir ce qu’un auteur dépose sur la table.

Emmanuela : Je dirais au contraire que c’est justement ça prendre les choses au sérieux : s’avoir où s’arrêter et y revenir, s’il le faut ; reconnaître qu’il faut faire les choses à sa manière, se séparer des méthodes canoniques et s’impliquer tellement qu’on s’exige du confort dans l’exercice. Je ne parle pas ici (comme plus haut) du confort plat qui nous empêcherait de faire les ascensions que demande le texte mais plutôt d’un confort littéraire qui favoriserait, lui, l’exercice de la lecture. Prendre les choses au sérieux, c’est faire attention à la manière d’empoigner le texte. Dans le cas contraire, on s’en battrait l’œil que l’on aborde le texte bien ou mal, que l’on s’arrête ou pas. Nos yeux seulement glisseraient sur les mots et rien en réalité n’importerait.

Bien sûr que notre compréhension d’un texte dépend de nos caractères, de la nature du sujet et du lecteur que nous sommes. C’est Umberto Eco qui disait qu’aucun texte n’est lu indépendamment de l’expérience que le lecteur a d’autres textes.
Mais mal interpréter, c’est interpréter faussement. On est dans le faux seulement quand on veut être dans le faux, quand on le sait. Si l’on en est totalement inconscient, on est dans le vrai, selon soi. Toi qui parles de schémas, y a-t-il un schéma bien défini pour interpréter un texte ? Ne définit-on pas les choses selon nos propres et seules capacités de définition ? Les non-dits qu’ils faut trouver entre les lignes ne sont pas là pour être trouvés par tout le monde. Sinon, ils seraient carrément des dits. Si l’on n’a pas la maturité qu’il faut pour un texte, ce n’est pas qu’on le lira mal, on lira seulement “autre chose”. Ce que l’auteur trouvera injuste. Mais ce qui est normal. Ce à quoi il est normal de s’attendre.

Nephthalie: J’aime vraiment ta manière d’articuler les choses, qui revient à ce que je décris un peu plus haut, à la seule légère différence que je pense que la lecture ne doit pas être prise sur un ton sévère (que tu vois justement comme “prendre les choses au sérieux”) mais suivant une touche plutôt décontractée et relaxante que je définis par le contraire. Cependant, à la fin, on sera toutes les deux d’accord sur un fait: “La lecture est un vaste monde qui nous ouvre la porte à de merveilleuses découvertes, qui deviendront pour la plupart de solides savoirs et presque toujours des souvenirs inimaginablement beaux”. Alors, autant en profiter !

À un certain degré, on est dans le faux certaines fois sans s’en rendre compte. C’est en entendant le plus souvent les controverses qu’on arrive à déconstruire une croyance pour la reconstruire sur une base plus logique ou plus vraie. Certes, “notre compréhension” ne sera pas “la compréhension ultime” puisqu’on aura peut-être à travailler sur les potentielles faiblesses qu’elle peut y avoir mais l’objectif c’est d’éviter le passif, ce qui fait aussi que rester dans le faux par orgueil, alors soumis à des éclaircissements et orientations est un choix sans doute impardonnable.

Il n’existe pas de schéma bien défini pour aborder un texte et pas toujours de définitions qui soit structurées uniquement à travers nos lentilles. Nous sommes certainement influencés par des facteurs extérieurs. Nous ne sommes pas que ce que nous pensons être ou mettons en exergue. Nous sommes aussi l’extension des autres et ce qu’on reçoit d’eux.

Du coup, pour analyser ou interpréter un texte, on peut chercher ou créer sa propre formule ou tout simplement se maintenir aux quelques méthodes proposées.

Emmanuela : Le “prendre au sérieux” ne peut être de l’ordre du premier degré. Car on ne peut déterminer objectivement l’environnement d’un lecteur. Ce n’est pas toujours une atmosphère relaxante et décontractée puisqu’ils existent aussi des lectures professionnelles. Le cœur, qui souvent est dans la volonté et non dans le devoir, n’y est pas toujours. J’étais dans une dimension secondaire où il est plutôt question d’absorption du texte. Voilà pourquoi je parlais de cette manière d’empoigner le texte dont je dénonce justement la platitude.

Toute fausseté est vérité pour celui qui y croit ou l’ignore. Si on ne s’en rend pas compte, on est complètement dans le vrai, selon et pour soi. On cessera d’y croire quand on nous fera savoir que ce en quoi on a toujours cru est, en réalité, faux. Mais tout le temps qu’on est barricadé dans l’ignorance de LA vérité, on prendra pour vérité tout ce qui ne l’est pas.

Et on interprète un texte suivant ses forces d’interprétation. Que l’on ne dicte les interprétations. Je pense que le don de sens est l’une des choses les plus objectives qui soit…

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