Basquiat

••• Un témoignage de Sabine SINCY ••


Libre. Un mot trop léger, trop vague, un peu trop décontracté, qui ne lui convenait pas. Pas assez. Pas pour moi. Mais c’est peut-être celui qui le définit le mieux. Libre. Basquiat a toujours été libre.
Il s’exprimait partout, à n’importe quel moment, à l’instant ou à l’endroit même que la pensée éclaboussait. Il mettait de la peinture sur une porte de frigo, écrivait des poèmes d’amour dans un cahier à moitié usé, traçait des lignes sur des murs, laissait une note sur un bout de papier taché, flirtait, revendiquait. Il était présent. Vivant.

Ses parents ont annoncé sa naissance en 1960. Le prénom choisi, Jean-Michel, était tracé sur l’enveloppe bleu pâle d’une écriture fine, probablement celle de Gérard Basquiat. Ce dernier n’aimait pas parler de la vie de son fils, il trouvait cela trop douloureux disait-il , mais se rappelait comment il lui rapportait des papiers et des crayons puisque ce génie de 4 ans, enfant extrêmement brillant, d’une intelligence incroyable passait son temps à dessiner des voitures, des maisons, des figures, ses parents, tout, tout le monde…
Sa mère, Matilde Basquiat, l’amènera au musée de la ville dès son plus jeune âge et s’assurera qu’il y soit membre. Il signa sa carte d’une écriture calme, détachée qui me fît penser à l’enfant qu’il était et à comment il prenait peut-être son temps devant les œuvres qu’il découvrait.
Ses sœurs parlent de lui avec beaucoup d’amour, comme d’un frère attentionné, curieux, jovial, talentueux et farceur. Il était du genre à les faire crier en pleine rue “I am Black and I am proud”. Ou encore à les faire placer 20 commandes de différents restaurants juste pour le plaisir de regarder les livreurs par la fenêtre.

Jean-Michel aimait les films et lisait beaucoup. On trouvait des livres dans tous les recoins de cette pièce où il dessinait et écoutait la musique diffusée par son lecteur de vinyle. De ses nombreux voyages, il rapportait plein de souvenirs qu’il gardait dans son studio, le désordre artisque qui y régnait était troublant, accueillant, inspirant.
Après avoir quitté la maison familiale à 17 ans, il y est revenu, quelques années plus tard, 7 heures du matin, a sonné à la porte, et ses premiers mots furent:
“ Papa, I made it”.

Engagé et bruyant dans ses œuvres, il affirmait sa royauté noire et exposait fermement sa position. Selon lui, ses semblables n’étaient pas représentés à leur juste valeur, il tenait donc à le faire lui-même. Dans ses interviews, une fois adulte, il prenait parfois du temps pour répondre et ses phrases étaient rythmées. Certaines fois, ses réponses semblaient instantanées et d’autres fois on dirait que les mots prenaient formes au moment même où il les articulait.
Il tenait à être reconnu pour lui-même avant tout autre chose, un artiste vivant son art, qui faisait ce qu’il faisait que parce que c’était exactement ce qu’il voulait faire et qui tenait à être respecté comme tel. Discriminé à cause de son style vestimentaire et de la manière dont il portait ses cheveux, il utilisait sa bicyclette puisque les taxis le refusaient souvent.
Il s’imprégnait de l’Art et en explorait plusieurs facettes.

Et un soir de décembre, à Brooklyn, cette ville qui l’a vu naître plus d’une soixantaine d’années plus tôt, j’ai rencontré Jean-Michel Basquiat, un fils, un frère, un amoureux, un ami. J’aime sa poésie, sa fragilité, son calme, sa présence. J’aime cette simple complexité qui émane de lui, de son romantisme. J’aime sa ténacité, son détachement, son enracinement.
Je l’imagine souvent depuis, la tête penchée sur le côté, le visage quasi-inexpressif et les yeux remplis d’un vide que seul l’Art arrivait à combler. Il était beau.

Jean-Michel est mort à 27 ans, d’une overdose d’héroïne.

Sur sa tombe, entre son nom et ses dates, s’inscrit cette aventure qu’il a su vivre en toute plénitude: Artiste.

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