••• Carl-Henry BURIN et Emmanuela DERISSAINT ••
Carl : La chaîne du livre est le processus qui part de la conception à la commercialisation du livre. Ce processus requiert la participation de plusieurs acteurs, dont les auteurs qui font la conception, les éditeurs, imprimeurs, distributeurs, etc. qui rendent matérielle ladite conception.
Je parlerai ici de la première catégorie. Je pourrais par conséquent reformuler en ces termes la question : que représente le lecteur pour celui qui conçoit le livre ?
La question à ce niveau soulève un problème intéressant, car elle fait une séparation entre celui qui conçoit le livre (l’auteur) et celui qui le lit (le lecteur). Or je ne pense pas qu’il y ait véritablement une différence de nature entre ces catégories.
Je consentirais volontiers qu’il y ait des personnes qui lisent sans écrire, mais l’inverse est rarissime. Un auteur est généralement un bon lecteur. Et même très souvent hiberne, en celui qui lit, un auteur qui n’attend que le printemps pour se réveiller. C’est ce que traduit probablement le poète mexicain Octavio Paz en disant : “le poème exige l’abolition du poète qui l’a écrit et la naissance du poète qui le lit”.
Le lecteur n’est donc pas nécessairement séparable de l’auteur. Il est même celui qui rend possible le second.
Emmanuela : Je ne nie pas l’étroitesse de ces deux entités. Le lecteur attend l’auteur. L’auteur demeure dans le temps grâce au lecteur. D’une lecture, peut naître un auteur. Bien. Mais je ne crois pas que ce soit le lecteur qui possibiliserait l’auteur. La première écrivaine, de quelle lecture vient-elle ? La lecture ne découlerait-elle pas de l’écriture beaucoup plus que l’inverse ?
Et quelque part, l’auteur est nécessairement séparable du lecteur : Dans le champ de la proposition et de l’interprétation. Et s’il y a une chose que j’aime avec l’œuvre, c’est sa possibilité d’être interprétée de mille et une façons. Quand l’auteur donne, le lecteur prend le don, trafique le don et refait la chose soit suivant ses choix (de dispositions, de cohérence, de mises en place) soit suivant sa capacité d’interprétation. Ce qui n’est pas le cas avec le réalisateur d’un film qui impose son image bien qu’elle peut être prise avec différentes pincettes. L’auteur (sa proposition) peut bien ne pas rencontrer le lecteur dans la méthode d’interprétation de ce dernier.
Carl : Le lecteur ne possibilise pas l’auteur simplement en l’inspirant. Autrement il n’y aurait pas de premier écrivain, comme tu l’as affirmé. Le lecteur le possibilise surtout, en lui permettant la reconnaissance consubstantielle à sa qualité d’auteur.
Car je ne pense pas qu’on peut être un écrivain domestique, c’est à dire un écrivain pour soi exclusivement. On est toujours écrivain pour autrui, pour celui qui va accueillir son œuvre. Sinon tout le monde aurait pu revendiquer le titre d’auteur, Jacques Roumain ne le serait pas plus que ma grand-mère.
On peut donc passer sa vie à écrire, on sera auteur à partir du moment ou une ou deux personnes auront accueilli notre œuvre. Pour s’en convaincre, on peut simplement se demander quel auteur ferait Fernando Pessoa si ses carnets n’avaient jamais quitté sa malle ?
Mais on doit préciser que cela va au-delà d’une quelconque légitimité : ce n’est pas parce que je suis accepté, mais parce que je suis lu, que je deviens auteur.
Par ailleurs, séparer étanchement l’auteur du lecteur revient peut-être à dire qu’on cesse d’être l’un à partir du moment ou l’on devient l’autre. Ce qui peut paraître simpliste, du fait que les auteurs lisent, se lisent, se découvrent, interprètent également leur œuvre, comme tout lecteur.
Emmanuela : Je n’aime pas penser que la lecture inspire l’écriture. Inspirer une œuvre, c’est carrément définir le souffle de cette œuvre. C’est la vie qui nous tourne autour qui fait ce travail : ce que l’on voit ou veut voir, ce que l’on ressent ou veut ressentir , ce qui nous tourmente, ce que l’on veut empêcher de nous tourmenter. Certes, la lecture peut aider dans la construction d’une plume du point de vue technique mais on ne peut écrire depuis un livre. Cela fragiliserait l’autonomie du style et la vie indépendante de la plume. Et je ne t’apprendrai rien si je te dis que c’est la chose la plus importante pour un écrivain et qui le distingue d’un autre : l’originalité de son style. Une distance quelque part est donc non-négociable.
Je pense aussi qu’il est possible d’être écrivain sans être auteur. Dès qu’on construit des livres, on est écrivain. Si l’exercice n’est pas bien fait, des adjectifs accompagneront le nom “écrivain” mais la situation tient. Fernando Pessoa était écrivain avant que ses carnets aient quitté sa malle. Parce qu’il écrivait. Il devient auteur quand son œuvre tombe dans «le domaine public». La situation la plus dangereuse qui soit… Le texte est vendu… Il est vulgarisé. On le perd.
Carl : Ta distinction de l’auteur et de l’écrivain, si brillante soit-elle, ne résout malheureusement pas le problème.
Il demeure qu’être écrivain n’est pas qu’une simple subjectivité. C’est un état, tributaire nécessairement d’une reconnaissance sociale.
D’ailleurs, écrire même est un acte de partage. Et on ne partage pas quand il n’y a pas de receveur. Quelqu’un qui échoue sur une île déserte ne sera pas écrivain pour les crustacés qui ne peuvent recevoir ses carnets. Et même dans la conception du livre, on écrit dans l’espoir d’être entendu (pas nécessairement être compris, encore moins être obéi, mais entendu). Sinon on aurait pu garder ses émotions pour soi. Économie d’énergie et de papier.
Puis, s’inspirer d’un livre n’est pas le plagier. Les livres traitent de sentiments plutôt universels. Ils produisent certaines fois des déclics qui vont nous propulser ou accompagner dans une carrière littéraire.
Pour moi personnellement, à un certain moment de ma vie, j’ai été bouleversé par le déterminisme spinoziste, ou encore l’absurdité de Camus, et ça m’a donné des thèmes que je chante jusqu’à aujourd’hui.
Ernaux eut raison de dire qu’un livre peut contribuer… à se penser différemment. J’en ajoute que cela vaut autant pour celui qui l’écrit que pour celui qui le lit. Or se penser différemment, c’est développer une nouvelle conscience de soi, de la vie, c’est s’incruster de manière différente dans l’étant.
Si les livres naissent de nos ressentis, et que ceux-ci sont constamment changeants, notamment par ce qu’on lit, quel pauvre auteur peut déclarer ne rien devoir à une lecture, aussi superficielle soit-elle ?
Il y a donc ce rapport paradoxal qu’il faut saisir, qui fait du lecteur à la fois le consommateur et le créateur de l’auteur.
Emmanuela : Je ne pense pas que la raison de l’écriture soit la reconnaissance sociale. Cela peut toujours suivre mais on écrit par-dessus tout pour étancher sa soif d’écriture, pour se parler, pour se regarder écrire, pour faire face à ce que l’on écrirait si on écrivait, pour se réaliser, pour s’atteindre. Ce n’est pas toujours un partage. Des fois, c’est un miroir. Ce n’est pas toujours dans l’espoir d’être entendu. Des fois, c’est pour s’entendre soi-même. Mais ne tombons pas dans le piège qu’est la tentation de définir objectivement l’activité d’écrire parce qu’il y a autant d’écrivains que de motifs d’écrire.
Je pense aussi, contrairement à toi, que s’inspirer d’un livre c’est devoir l’essence de notre œuvre à ce livre-là. On peut lui devoir «quelque chose» mais qu’elle soit minime ! La majeure partie de notre travail d’écrivain, il est essentiel qu’elle nous soit propre. Sinon, ce n’est plus nous qui écrivons…


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