••• De Emmanuela DERISSAINT ••
Emmanuel Kant, dans son essai “qu’est-ce que les lumières”, définit l’illumination de l’être en sa capacité de libération vis-à-vis de tout ce qui le séquestre, l’emprisonne, mais aussi en sa qualité de majeur. Et justement, l’être est majeur quand il peut penser par lui-même, pour lui-même.
[La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère (naturaliter majorennes), restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer. ]
Je me suis demandée si cette notion de majorité ne tend pas le piège d’une prétentieuse mise en place de l’autosuffisance intellectuelle de plus d’un et la minimalisation de l’apport de l’altérité dans la structuration de la pensée individuelle. Si je permets au livre de penser pour moi, ce n’est pas parce que je suis lâche, c’est peut-être au contraire parce que
- Je suis assez modeste pour admettre que je ne puis penser sans savoir comment pensaient ceux qui ont (davantage) vécu avant moi.
- L’autonomie de la pensée vient de la connaissance. Et justement, c’est de l’autre qu’on apprend.
Donc si aujourd’hui, je lis Kant, si je lis de la philosophie, c’est pour pouvoir organiser ma pensée. Est-ce que cela fait de moi une mineure et m’empêche l’ascension à la majorité d’accepter que l’autre pense pour moi, constatant mon ignorance et attendant de pouvoir marcher seule une fois le pouvant (si on peut vraiment se passer des guides intelligents) ?
Si le directeur a de la conscience pour moi, c’est peut-être parce que certaines choses sont données par la maturité et l’expérience de vie. Et que moi, trop jeune et frivole, ne saurait encore me permettre une conscience rationnelle et cohérente.
Si le médecin juge pour moi du régime qui me convient, c’est peut-être parce que tous, nous sommes ignorants dans un domaine quelconque et que personne ne se suffit à lui-même. Kant dit de faire usage de sa raison (son intelligence) en TOUTES CHOSES. Mais supposer que l’être a une intelligence en toutes choses, c’est lui donner une indépendance intellectuelle/informationnelle qu’il n’a pas et tuer ses rapports avec l’autre dont il n’aurait nullement besoin.
Mais nos écrits, même s’ils prétendent des vérités générales, ne sont que nos manières personnelles d’aborder le réel, me dit un professeur. Et j’ai fini par réaliser que l’on ne peut, en réalité, écrire (pour des travaux argumentatifs surtout) qu’à partir de nos vérités, que ce qui nous paraît être porteur de sens puisqu’on essaie aussi d’en être un, que ce qui nous semble sûr. D’autre part, le lecteur peut ne pas s’aligner après nous. Parce que le monde est fait de points cardinaux. Mais l’écrivain ne souhaite pas défendre ou proposer de l’inexactitude. Au contraire, il essaie dire une vision du monde et porter des réponses fonctionnelles à l’existence en voulant embarquer le plus de monde que possible à bord.
Mais remettre en question les réponses, n’est-ce pas l’exercice le plus enrichissant au monde ?


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