Jean-Élie, comme un héritage

••• Un témoignage de Hansy EMMANUEL ••


Quand j’y pense, j’ai connu Jean-Élie quasiment toute ma vie. Nous étions voisins et camarades de classe, avec tout plein d’amis en commun, et tout plein de rêveries semblables. Je l’ai connu à un âge ou se connaître n’était pas vraiment une priorité. C’était l’âge où l’on vivait simplement. On ne faisait pas de grands plans ; on allait à l’école, à l’église, on fréquentait d’autres jeunes ; pour s’amuser, pas plus. En tout cas, c’est comme ça que j’ai vécu l’adolescence. Moi et peut-être pas mal de mes camarades. Mais pas Jean-Élie.

En 9ème année chez les frères, nos conversations tournaient principalement autour des filles. Nous n’étions que plans de drague et clichés controversés sur le machiste, le romantique, l’érotique ; nos quotidiens tournaient autour du sexe féminin. Et voilà Jean-Élie qui nous arrive avec un énième projet de jeu de correspondance « avec un petit surplus ». Bright-brain, qu’il l’appelait. Et c’était dans le fond un concours de connaissances générales. N’importe quelle « grande personne » aurait vu en lui un garçon aux habilités trop développées pour son âge. Mais nous, nous n’étions que des gamins. Nous n’étions pas comme lui. Je m’en souviens encore ; il était présentateur et membre du jury, et mon équipe, « les crocodiles », participait sans être investie. La compétition a fini en queue de poisson. Nous, dans un coin, nous moquant de l’initiative, et Jean-Élie de l’autre, déçu mais enjoué. Oui, il souriait. De ce sourire à la fois réservé et béat dont il avait le secret.

Il y a bien ce jour où je l’ai vu déborder. Jean-Élie qui sautait littéralement de joie quand sa classe de Troisième a mis une raclée à une classe de Première en génie était un spectacle ! C’est à partir de là que j’ai commencé à vraiment me rapprocher de lui, à le connaitre, à l’apprécier.

Les souvenirs sont nombreux. Jean-Elie qui n’était pas doué en mathématiques mais qui, à la surprise de tous – même du prof – a été le seul élève capable de démontrer pourquoi la somme des angles d’un triangle est égale à 360 degrés. Jean-Elie avec son énorme TV mobile qui n’arrêtait pas de sonner en classe.  Jean-Elie qui a été surpris à chanter haut et fort : « Oh na na, what’s my name ». Je ne l’oublierai jamais, celle-là. Jean-Élie qui s’improvise en Rihanna n’est pas une image qui peut sortir d’une tête. Je me souviens aussi de son surnom, Philosophe Danois. Et de ses accès à ses initiales « PD ». Et de ces pauses de midi où nous laissions l’école, Carlynx, Jean-Élie et moi, pour cette « multi-services » de la rue 21, imprimer les pages de Haitinéraire, une revue qui parlait littérature et politique. Ensuite il a initié le « Petit Génie » ; il vendait des feuillets avec des questions à répondre avec une prime à la clé. Contrairement à Bright-brain, le Petit Génie a bien fait sa route. J’étais tellement content d’y aider de temps en temps et le regarder bâtir cette réputation qui le suit aujourd’hui encore…

Nous nous sommes séparés après la Terminale. Nous ne nous voyions plus. Je n’avais même plus son numéro de téléphone. Nous nous sommes recroisés à la grande ouverture de la Bibliothèque Notre-Dame, 6 ans après, et comme si nous étions ensemble la veille et l’avant-veille, nous nous sommes reconnectés. J’étais tellement content quand, un peu plus tard, il m’a dit qu’il suivait mon blog, qu’il me lisait de temps en temps. Je savais que ce n’était pas son genre de lecture. Mais Jean-Élie, quand il fallait encourager et supporter ses amis, il se donnait. Nous avions grandi mais il était toujours resté le plus mature. Il te poussait vers la bonne direction, il t’aidait à voir en grand alors que tu ne faisais que voguer sans destination fixe. Il te disait qu’il avait foi en toi alors que tu ne savais même pas où donner. Il jubilait  d’avance de tes réussites futures alors que tu tâtonnais encore dans le présent.

Jean-Élie était de ceux  qui avaient toujours un pas dans « l’après » des choses. Il était comme une sorte d’aîné à la jeunesse tenace. En partant, il a laissé des parcelles de lui un peu partout. Comme un héritage à partager.

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