••• Steevy Francisque et Emmanuela Derissaint ••
Steevy : La poésie est partout. Dans le sommeil de la chambre, dans le bain de la douche, dans la couleur des fleurs la nuit qui nous manque au soleil. Dans le sentier des fourmis, dans la danse des abeilles qui dessinent des jardins. Dans la douleur, dans la peine et le chagrin. Elle a l’haleine de la mort et le doux parfum de la vie.
Emmanuela : C’est Jacques Prévert qui disait, comme toi, que “la poésie est partout comme Dieu n’est nulle part”. Je pense que ce sont des affirmations vulnérables. S’il est vrai que la poésie soit partout, elle n’est donc nulle part. Et si Dieu n’est nulle part, cela ne fait pas de sens qu’il soit bel et bien dans cette phrase. Si tout était poésie, rien ne serait poésie puisque c’est à partir de l’absence qu’est fabriquée la présence. C’est l’ordinarité de la couleur des fleurs au soleil qui te fait trouver poétique celle qui les habille la nuit. La poésie est seulement où nous la mettons et choisissons de la faire sortir.
Steevy : Il peut sembler vrai que partout implique nulle part, mais l’existence de l’homme le contredit. La poésie est partout où l’homme espère, boit, mange, pleure et prie. La poésie n’est pas comme le silence. Il n’y a jamais de silence même dans l’absence du bruit. La poésie est l’existence qui précède les mots.
Emmanuela : Il y a toujours du silence dans l’absence des mots. C’est peut-être sa dimension absolue qui est difficile d’atteindre. Et puis…
L’homme est concrétude. Il autonomise sa présence. La poésie, elle, est l’esthétique de l’abstrait. Elle est dépendante des choix de direction de la beauté que fait l’homme. La partout-présence de l’homme ne lui en implique pas une automatiquement. Je ne pense pas que la poésie soit dans les actes et faits objectifs de l’homme. Elle commence à exister là où l’homme appelle la beauté et la subjectivité.
Steevy : La force de l’abstrait c’est son influence sur le choix de l’homme droit dans sa logique. Pourquoi le plus rationnel n’arrive pas à s’affranchir du vacarme des sentiments ? L’homme, je pense, trouve la force de vivre dans la concrétude dans l’espoir de ce qui dépasse sa nature. Tôt ou tard, il apprend que sa récompense sourit mieux sur les lèvres d’un être-aimé que sur les gueules d’un billet froissé. La poésie ne fait pas moins que de le lui rappeler.
Emmanuela : L’homme dessine sa poésie. Ses sentiments, il n’en sait rien. Certaines abstractions nous attendent de les convoquer, d’autres nous convoquent elles-mêmes. Plusieurs hommes meurent sans avoir vu la poésie quelque part. Soit ils n’ont pas eu le temps, soit ils n’ont pas su comment. Parce que la connaissance de l’existence de la poésie exige une éducation esthétique. Mais nos sentiments s’imposent à nous (peu importe qui nou sommes, que nous en ayons une idée ou non) et nous domptent plus souvent que nous les domptons nous-mêmes. L’homme, certes, s’explore dans les parenthèses qui échappent au texte de sa nature immédiate. Mais la poésie ne le commande pas.
Steevy : Si l’on évoque la forme poétique qu’on n’apprend que dans un livre, alors oui tu as raison de dire qu’il faut avoir une éducation esthétique. Moi quand je parle de poésie, je vois l’existence avant les mots. Je ne vois pas que l’art des belles lettres. Je vois la vie. Je vois la nature qui communique sa lumière aux yeux de tous, poètes ou non. Il n’y a que les robots qui n’ont point la conscience de la sensibilité. Justement il leur manque le sentiment. Il leur manque la colère, il leur manque le pardon. Les mots ne sont que des outils qui nous aident à interpréter la poésie qui nous dépasse. L’homme ne dessine pas sa poésie car il n’en a pas une. Il interprète une voix qu’il entend seul. Une muse, comme il dirait. Peut-être qu’on trouvera autant de poésie qu’il y a de poètes, mais ce n’est qu’une question de tranche reçue.
Emmanuela : «L’homme dessine sa poésie» n’est pas une phrase qui dit que l’homme en possèderait une. Elle renvoie au fait que l’homme puisse prendre une feuille et un stylo pour inviter les mots à danser. C’est un exercice qu’il dirige consciemment bien qu’il puisse se laisser guider par des choses qui l’habitent. Mais…
Celui qui résumerait la poésie à sa dimension typographique ne manquerait pas d’ignorer que la poésie est l’émancipation même de la beauté (sous peu importe la forme) et que l’habit conventionnel que nous lui attribuons n’est pas celui qu’elle porte toujours. Pourtant, celui qui n’a pas l’éducation artistique et esthétique dont j’ai parlée sera toujours dans l’incapacité de nommer « poétique » une scène qui touche sa sensibilité ou un tableau qui fait dans le beau. La personne, elle emploiera justement les mots «beau», «agréable», «joli», «merveilleux», etc, mais jamais le mot «poétique». Pour voir la situation-poésie, peu importe où elle soit, il faut d’abord l’avoir connue.
Le discours poétique n’est rien d’autre qu’une intelligence…


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