Le petit Henry

••• De Hansy EMMANUEL •


– Henry, viens ici !

Le petit garçon ne bougea pas. Il était tranquillement assis, le regard perdu dans le vide.

– Il est l’heure de faire dodo, chéri !

Mme Alphonse n’eût que le silence comme réponse. Elle s’approcha, le prit par la main et le tira légèrement vers sa chambre.

Il faut croire qu’elle n’était pas faite pour la maternité. En tout cas, c’est ce que sa mère disait. A l’école déjà, certains la considéraient comme trop mature pour son âge. Mais en réalité elle était seulement timide. Timide et lâche. Elle ne réagissait jamais quand on la frappait ou l’injuriait. Ou si, elle réagissait. Elle rentrait chez elle, pensait à tout ce qu’elle aurait pu faire, puis elle pleurait. C’était assez évident pour sa mère qu’elle allait devenir une mère-poule, indécise, qui ne saura pas se montrer ferme.

Mme Alphonse avait cependant une bonne excuse. Henry  était un miracle. Après des années de fausses couches, elle avait enfin réussi à avoir un enfant. Personne ne va lui dire de ne pas le chérir. Le gâter même. Ce n’était pas de sa bouche que son petit Henry allait entendre « non ».

Heureusement que M. Alphonse était différent. Il était celui qui savait parler aux gens, qui savait convaincre. Il savait se faire entendre et obéir. Avec les mots ou avec les poings. C’était une brute. Une sage brute, on peut dire. D’une part, il était le prototype même du père de famille des provinces. Rude travailleur, stricte, de la vieille école. D’autre part, il battait souvent sa femme. Cependant, à défaut du bon mari, elle voyait en lui un bon père. Et c’était assez.

Ce n’est pas comme s’il avait beaucoup à faire. Henry était un garçon à part. Il n’aimait pas se mélanger aux autres gamins de son âge qui d’ailleurs le trouvaient étrange. Très étrange même ! Mais il était gentil. Il ne donnait pas aux voisins l’opportunité de se mêler des affaires de ses parents. Henry se tenait loin des grandes embrouilles et lorsqu’il lui arrivait de franchir une ligne, on lui pardonnait aisément. Quand on lui demandait pour la puanteur qui sortait de sa chambre, il haussait simplement les épaules. Et on lui demandait de nettoyer. Et c’était fini.

Il avait cette façon bizarre de fixer sa mère. Assez bizarre pour qu’on le remarque mais pas assez pour commencer à se poser des questions. Ses parents ne firent pas de liens entre ces regards et les sous-vêtements qui disparaissaient. Quand sa mère les retrouvait au hasard dans un coin de sa chambre, elle ne s’en inquiétait pas outre mesure.

– Pourquoi tu as caché les affaires de manmie ?

Il haussait les épaules et on passait à autre chose. Ce n’était que des bouts de tissus après tout. Henry continuait à vivre sa vie, comme l’enfant de 12 ans qu’il était. Il ne comprit pas quand sa mère lui annonça qu’il allait avoir une sœur ou un frère.  Quand son père le surprit à regarder trop attentivement sa mère prendre un bain, on mit cela sur le compte de la curiosité.

– Il pense sans doute que je suis malade. Il voit mon ventre grossir.

Cela faisait rire sa mère. Elle trouvait la situation amusante. Son père quant à lui fut plus perturbé. Il se mit à penser que son fils était peut-être dérangé. Mais il n’envisagea pas de lui faire voir un spécialiste. De toute façon Henry était intelligent. Il travaillait bien à l’école. Il ne fallait pas s’alarmer pour un rien.

– Pourquoi payer un étranger pour qu’il écoute nos vieilles histoires quand au final tout ce qu’il va faire c’est répondre par de gros mots pour paraître plus intelligent ?

En réalité, M. Alphonse était radin. Il s’était mis à critiquer la religion juste après ses fiançailles. Rien que pour pouvoir se marier devant l’officier d’état civil et éviter les dépenses d’une grande cérémonie.

Henry devint grand frère. Il n’y comprenait rien. Au début, il s’en fichait. Mais bien vite, la nouvelle réalité le rattrapa. Il n’était plus celui à qui on pinçait les joues, celui qu’on prenait sur les genoux, qu’on embrassait. On n’avait plus de temps pour lui. Il était passé d’un loup solitaire à un loup invisible. Il était réduit à ses courses folles dans la maison et ses éclats de rires soudains, comme s’il riait d’une blague faite par une personne qu’il était le seul à voir.

– Oh le pauvre ! Il veut sa maman ! Tu veux ta maman n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?

Mme Alphonse frottait son nez sur celui de son fils ainé, lui souriait et revenait à son nourrisson. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire de plus ? Henry n’était pas doué pour communiquer. Elle ne s’attendait pas à ce que ça colle tout de suite avec le petit frère.

Quand peu de temps après on retrouva le bébé mort dans son berceau, les soupçons se portèrent tout de suite vers la voisine. Mme Alphonse accusa son mari d’avoir une liaison avec la jeune dame. C’était une prêtresse vaudou, au tout début de la vingtaine. Elle portait toujours de longues robes blanches et un large mouchoir cachait ses cheveux. Madame Alphonse, comme la plupart des mères, est restée avec son époux malgré le doute et l’amertume, pour le bien de son fils.

Les choses ne s’étaient pas améliorées pour Henry. Son petit frère était parti, emportant toute l’affection de ses parents dans la tombe. Son père était de plus en plus absent et l’atmosphère était glaciale quand il était là. Pour combler le vide et réchauffer un peu sa couche, sa mère a donc fait appel au boulanger. Puis à un oncle. Puis au propriétaire de la boutique au coin de la rue. Et Henry continuait à rire aux éclats, tout seul. À regarder en direction de sa mère avec attention. On le retrouvait souvent en pleine nuit devant la chambre de ses parents où dans la cuisine. Les parents ne semblaient pas s’inquiéter. Après tout, avec tout ce qui se passait, Henry était le seul à agir normalement.

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