••• De Emmanuela DERISSAINT ••
Et puisqu’à un certain carrefour, il est inévitable de regarder son cœur voler les rênes; puisqu’il n’est que courageux de faire de sa présence au monde, un récital qui dit les bonheurs du risque; puisqu’en toute élégance et sans violence aucune, il faut savoir gifler la raison de l’autre et vivre sa lucide folie, Alexandro Christi Nicolas a dit oui, au théâtre et au cinéma, oui à l’art, pour le meilleur et pour le pire…
Il est né le 12 Août de l’an 1994, à Pétion-Ville, en Haïti. D’une famille de quatre enfants, il est le dernier né. En 2010, il passe ses vacances d’été au sein de l’équipe de la Radio Télé Soleil dont il a entendu parler pendant la période qui a suivi le tremblement de terre qu’a connu le pays alors qu’il était en pleine quête de nouveau décor. Quelques mois après, le staff lui propose d’animer leur nouvelle émission phare : J’épelle au Soleil. Et c’est ainsi que… ce qui devait durer l’espace d’un été s’est finalement étendu sur une période de 10 grandes années…
Vous est-il possible, Alexandro, d’imaginer ce qu’aurait été votre vie sans ces 10 ans derrière le micro ?
J’essaie parfois de l’imaginer, mais l’exercice est difficile. Quand j’ai débuté, je n’avais que 15 ans. J’étais un adolescent n’ayant aucune passion particulière et qui n’avait pas encore décidé de ce qu’il voulait vraiment faire. Mais d’une manière ou d’une autre, tout ce qui s’est passé dans ma vie par la suite, tout ce que je représente aujourd’hui comme professionnel, est en lien avec ces dix années passées dans les médias. Cette expérience a en quelque sorte changé le cours de ma vie. J’en serai éternellement reconnaissant.
Il a animé/co-animé plusieurs émissions. Il a fait la radio et la télé. Il a même lancé un podcast. Aujourd’hui, pourtant, il décide de mettre tout ça derrière lui.
Pourquoi avez-vous fini par éteindre ces chapitres de votre vie?
J’ai commencé à ressentir le désir d’arrêter et de passer à autre chose lors de ma sixième année dans les médias. Alors que je savais que j’en avais encore sous le pied et que j’avais encore beaucoup à offrir, je sentais ma marge de progression se réduire. Le choix de certains sponsors et d’une tranche du public de ne supporter que des contenus “faciles à consommer” ou même parfois dégradants, a eu raison de la flamme qui m’animait au début. À l’époque, je me suis dit que j’allais continuer encore quatre années et que si envie il y avait, j’arrêterais avec 10 bougies. Les expériences que j’ai vécues durant les quatres années qui ont suivi n’ont pas su raviver la flamme. Elles n’ont fait que me conforter dans ma décision de fermer le livre et de commencer à écrire une nouvelle histoire.
Cette nouvelle histoire, il est en train de l’écrire et de la vivre en parfait amour avec le théâtre et le cinéma, depuis, maintenant, plus qu’une année entière. C’est le 22 mai de l’an 2021, qu’Alexandro est, pour la première fois, monté sur scène. Le comédien s’en souvient comme si c’était hier. C’était avec CapArt, une association culturelle installée au Cap-Haïtien. Et il était dans la peau du personnage principal de «Kanson Fè», une pièce de Schebna Bazile. Il était bien stressé au début mais une fois avoir dit la première réplique, nous confie-t-il, il s’est senti s’offrir au personnage et tout angoisse partit.
Depuis ce jour de 22 mai, il est remonté sur scène pas mal de fois. Et à chacune d’elles, selon ses dires, il ressent les mêmes émotions : une excitation mêlée de bon stress avant, un plaisir fou pendant, et à la fin, une satisfaction suivie d’une envie pressante de recommencer. Être sur scène, continue-t-il, me passionne au plus haut point.
Un an après, le théâtre faisant maintenant partie intégrante de sa vie, il ne regrette point sa décision ni le fait de ne pas l’avoir prise plus tôt.
“Je pense que je n’aurais pas été prêt. Cette décision, je l’ai prise au bon moment. Ce moment où je ne vis plus avec cette pression de plaire au public et où je n’ai plus peur d’être vulnérable. Cette année a été riche, artistiquement et personnellement.”
Mais pourquoi avez-vous décidé de vous aventurer dans ce monde de l’art, Nicolas, tant qualifié de risqué et d’incertain ?
Pourquoi l’art ? J’ai toujours été intéressé par l’art. Et d’une certaine manière, j’ai toujours fait de l’art : je tenais un blog, j’ai étudié la photographie pendant un an, mais je n’ai jamais eu le courage de me consacrer totalement à l’art. Mais je pense qu’une fois que j’ai eu le courage de mettre un terme à mon ancienne carrière, la seule chose pour laquelle j’étais connu, c’était plus facile de surfer sur cette vague de courage pour oser décider de me consacrer à ce qui m’a toujours vraiment passionné.
Et ça vous fait donc quoi d’être comédien, aujourd’hui ?
Être comédien me fait un bien fou parce que, justement, lorsque je permets à un personnage de m’habiter, cela me permet de m’évader de ma réalité. J’ai toujours pris plaisir à faire faux bond à ma réalité. Je le faisais souvent dans mon imagination et dans mon sommeil, avant. Maintenant que je peux le faire en étant conscient, c’est encore plus excitant.
Le théatre et le cinéma me permettent aussi de participer à cet exercice collectif qu’est de braquer les projecteurs sur des réalités sociales qu’on tend à passer sous silence.
Ils m’aident aussi à être plus attentif et sensible aux autres. Ce sont deux médiums d’observation. Dans la réalité nous n’observons pas, ne regardons à peine donc nous ne voyons pas vraiment, nous sommes trop pressés. Le comédien que je suis se doit de prendre son temps pour observer pour pouvoir ensuite correctement retranscrire. Pendant qu’observer les autres augmente mon empathie, Il (ce comédien que je suis) m’aide à devenir une meilleure personne.
Une année passe, une autre s’en suit. L’artiste, qui a récemment intégré Acte, une école de formation d’acteurs.trices, nous a également parlé de ses projets à court/long terme.
J’ai plusieurs objectifs. J’espère que Dieu m’aidera à les réaliser. D’abord, je veux, bien sûr, continuer à faire du théâtre, à monter sur scène, mais continuer à apprendre, aussi ; me former dans d’autres disciplines de ce monde de la scène. Je suis intéressé par la lumière, le son, la scénographie, la mise en scène, la dramaturgie… J’ai suivi un atelier sur la lumière récemment et actuellement j’en suis un sur la dramaturgie. J’écris, en ce moment, ma première pièce et j’espère qu’elle pourra être jouée durant l’année qui vient.
Je suis aussi intéressé par la scénarisation et la réalisation. J’aimerais travailler sur plus de projets cinématographiques, cette année. J’ai fait beaucoup de théâtre au cours de celle d’avant mais très peu de cinéma. J’ai, certes, eu l’immense opportunité de tourner dans le film Malatchong (Kidnapping Inc) de Muska mais j’ai envie de m’exprimer davantage à travers le cinéma. Et j’ai plusieurs scénarios de courts métrages dans mes tiroirs, je souhaite les réaliser cette année.
Alexandro Christi Nicolas admet savoir que l’art ne lui doit rien mais il dit être, parallèlement, certain d’une chose : L’art lui donnera tout. Il évite de penser à la possibilité qu’un jour cette flamme puisse s’éteindre. “L’art m’a sauvé”, prend-il plaisir à répéter. Nous ne pouvons que largement leur souhaiter une longue et pleine vie !


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